Visuellement époustouflant et inventif alors qu’il se situe dans un genre qui manque souvent de renouvellement, Civil War imagine une guerre civile aux Etats-Unis. Reprenant deux traditions cinématographiques de l’Amérique, le film-catastrophe et le road trip, Alex Garland nous plonge dans la chute d’un pays avec un réalisme glaçant. Un film remarquable… mais étonnamment frileux politiquement.

Dans des Etats-Unis déchirés par une guerre civile, un groupe de photo-journalistes traverse le pays pour gagner Washington et interviewer le président. Sur le chemin, ils seront témoins d’attaques violentes et de drames. L’équipe, poussé par sa mission d’informer et de témoigner de l’horreur, prend des risques grandissants pour prendre le pouls du pays en déclin.

Alex Garland n’est pas homme à aimer la stabilité. Scénariste de 28 jours plus tard sur une pandémie mondiale, de Sunshine qui imaginait l’extinction du Soleil, il réalise Ex Machina centré sur une intelligence artificielle presque humaine, et Annihilation, film-catastrophe sur des mutations génétiques généralisées. C’est donc naturellement qu’il s’est lancé dans Civil War qui imagine des Etats-Unis déchirés. Garland prétend avoir écrit le scénario avant l’assaut du Capitole en janvier 2021, il n’en reste pas moins que son film est troublant de réalisme pour ce qui est des scènes de destruction.

On peut demeurer légitimement dubitatifs quant à la situation de départ : le Texas et la Californie s’allient et font sécession. Si l’hypothèse d’un Texas indépendantiste semble plausible, celle d’une Californie qui lui serait alliée reste improbable. Toutefois, Garland ne donnerait aucun autre élément de contexte. Il semblerait que l’intrigue se situe à la fin de cette guerre civile au vu du délabrement impressionnant des bâtiments, de la désolation ambiante et de la chute de l’armée américaine. Mais nous n’en saurons jamais plus sur les causes du conflit.

Comment expliquer cet étrange silence du scénario ? Il apparaît à tous qu’une guerre civile aux Etats-Unis, bien qu’improbable aujourd’hui, reste une possibilité réaliste dans un futur plus éloigné. Entre revendications culturelles fortes entre les Etats, clivages entre les littoraux et la campagne, tensions identitaires, hommes politiques belliqueux et circulation croissante des armes à feu, les faits réels ne manquent pas pour inventer un film-catastrophe sur le sujet. En réalité, le silence de Garland peut être vu comme un témoignage politique en soi. Garland est parfaitement conscient des troubles qui déchirent actuellement son pays, aussi, inclure la Californie dans les Etats séditieux permet d’annuler le réalisme d’une entrée en guerre du Texas. Il place ainsi son film du côté de la pure fiction.

Plus surprenant, dans un versant positif cette fois, Civil War évite les images attendues de New York bombardé, Los Angeles détruit ou encore la Statue de la Liberté qui s’effondre. Ce parti pris a l’avantage de ne pas recycler la vieille imagerie traditionnelle des films catastrophes, mais finit par nous interroger sur la pertinence de situer son intrigue dans ce pays spécifiquement. Le film élude soigneusement la question des Etats-Unis et de leur pouvoir en crise. Même pour les personnages qui sont censés vivre ce conflit dans leur chair, l’heure n’est pas à la nostalgie. Cette prise de position du scénario s’avère donc frustrante de prime abord, mais, passé le premier quart d’heure, le rythme nerveux du récit et la virtuosité des scènes d’action nous emportent définitivement.

Civil War même le road trip et le film-catastrophe de façon astucieuse puisque le périple des journalistes est narré comme un compte à rebours. De plus, le point de vue multiple, tantôt celui de Lee (Kirsten Dunst), journaliste aguerrie et renfermée ou de Jessie (Cailee Spaeny, vue dans Priscilla), jeune photographe découvrant le métier, est extrêmement pertinent et évite habilement le manichéisme. Les personnages restent des types, mais leur diversité révèle le trouble des Américains et leurs réactions complexes face à l’impensable. A ce titre, le personnage de Wagner Moura (Narcos) est symptomatique de cette ambiguité, entre une fascination malsaine pour la violence et l’adrénaline, et une sensibilité extrême face aux drames. Embrasser un point de vue multiple dresse un panel subtil des conséquences de la guerre sur les individus, d’autant plus que les personnages évoluent au fil du récit, pour gagner en assurance pour certains, ou tomber dans l’inaction pour d’autres.

Outre son scénario intelligent, le film peut s’appuyer sur des scènes d’action brillantes. La construction du récit en road trip crée nécessairement une structure en gradation : le spectateur s’attend à voir des scènes de plus en sanglantes et bouleversantes. Alors que le pari est grandement risqué, Civil War honore sa promesse et hausse la tension d’un cran à chaque séquence. Alex Garland exploite avec talent toutes les potentialités du langage cinématographiques. Le son détient une place centrale au début du film, plus tard, ce sont des jeux de lumière qui portent la tension dramatique. Le film saisit toutes les potentialités du cinéma et crée bon nombre de moments d’anthologie. Reste longtemps en tête la rencontre absurde et glaciale avec le soldat joué par Jesse Plemons, par ailleurs époux de Kirsten Dunst à la ville.

Pour finir, comme promis dans le titre, revenons sur l’une des influences majeures de ce film : Apocalypse Now (1979), fresque époustouflante de Coppola sur la guerre du Viêt-Nam. Un rapide coup d’œil à l’affiche annonce d’emblée la couleur :

On retrouve évidemment les hélicoptères à jamais associer au film de Coppola, mais aussi ce soleil orangée, la palette de couleur marron et la présence de la brume. Dans le film, les clins d’œil à Apocalypse Now ne manquent pas non plus, à commencer par une scène centrale des hélicoptères, symboles de la déroute du pouvoir américain. De plus, l’absurdité de la guerre est suggérée à plusieurs reprises, mais à une moindre mesure, celle-ci rimait avec une plongée dans la folie chez Coppola, la reprise est plus timide chez Garland. Enfin, les structures des deux films se ressemblent puisqu’il s’agit à chaque fois d’une remontée du fleuve (ou du territoire)construite comme une descente aux enfers. De ce point de vue-là, Civil War est bien le digne héritier du chef d’œuvre de Coppola.

Néanmoins, le film de Garland lorgne aussi d’une autre référence cinématographique : JFK d’Oliver Stone, et plus largement des films dans la lignée de Blow-Up (1966) d’Antonioni dont l’enjeu est de révéler le doute qui peut s’instituer à l’intérieur des images. Dans Civil War comme dans l’attentat en direct de Kennedy, la photographie dépasse son statut de médium pour devenir la vision vraie du monde. L’événement se produit à travers l’objectif plus que par les yeux de celui qui le vit. La photographie témoigne immédiatement d’un présent violent, tout en archivant les faits comme appartenant au passé. De ce fait, la photographie devient un moyen pour les personnages de s’échapper du réel, ils témoignent et croient en être acteurs, mais finalement, à l’abri de leur appareil, ils en sont protégés. Ainsi, le film dresse des moments magistraux lorsque les personnages sortent de leur rôle de photographes et prennent conscience de la mort autour.

Pour conclure, Civil War n’est pas seulement un divertissement efficace et redoutable, mais une exploration passionnante de l’humain pris dans l’impossible. Lorgnant du côté d’Apocalypse Now dans ses moments spectaculaires, il manque au film un propos politique fort pour atteindre les mêmes cieux.

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