Il est des films que l’on est heureux de découvrir à plusieurs en salle, pour le décortiquer en groupe à la fin de la séance. La Bête, dernière folie en date de Bertrand Bonello, est de ceux-là. Deux personnages se retrouvent à trois époques

A chacune de leur existence, en 1910, 2014 et 2044, Gabrielle (Léa Seydoux) et Louis (George MacKay) se rencontrent et n’arrivent pas à s’aimer. Cependant, ils se lient par un pacte, Louis veille sur Gabrielle, tiraillée par des angoisses existentielles. A partir de cette trame mélodramatique, Bertrand Bonello déploie un récit ambitieux qui n’a de cesse de cultiver le mystère.

Distillant quelques éléments de réponse au détour d’un dialogue, le film finit par faire sens par la juxtaposition des trois espaces-temps. Le montage alterné sert un scénario finement réfléchi. On devine la jubilation de Bonello et de ses co-scénaristes, Benjamin Charbit et Guillaume Bréaud, dans ce travail d’adaptation de La Bête dans la jungle, nouvelle d’Henry James paru en 1903. Chaque époque propose une vision moderne de cet échec de la relation ainsi qu’une réactualisation des motifs présents dans les séquences précédentes avec, entre autres, les poupées, et l’ésotérisme. Le résultat, malgré la gravité globale du film, offre la possibilité d’un visionnage presque ludique, dans un jeu de sept différences entre les époques.

De façon réjouissante, Bonello propose un véritable choc visuel puisque les voyages dans le temps s’illustrent dans différentes esthétiques. A la caméra élégante et fluide des séquences en costume s’opposent des effets de montage détonants et un goût pour l’image laide qui nous replonge avec enthousiasme dans le charme des années 2010. Quant au futur, le vide est omniprésent, que ce soit par des plans d’ensemble des rues désertes, ou par les gros plans laissant apparaître un fond uni et dépouillé.

Au-delà de ces questions sur la modernisation constante du récit, La Bête interroge le poids des normes sociales à travers le prisme du couple. Si la relation échoue en 1910 à cause du mariage de Gabrielle, relation établie et institutionnelle qui empêche la liaison extra-conjugale désirée. En 2014, c’est l’individualisme qui règne. En 2044, les humains, par crainte de souffrir, abandonnent toute émotion violente grâce à l’intelligence artificielle, et se refusent donc la tentation de la passion. Le changement d’époques rend compte de la porosité de ces normes, mais constate avec amertume que l’amour est sans cesse empêché.

Enfin, un troisième niveau de lecture s’impose dès lors qu’on s’intéresse à cette fameuse « bête ». A chaque époque, quoique lors de la deuxième, cette caractérisation du personnage est moins prégnante, Gabrielle a le pressentiment qu’une catastrophe arrive. Est-ce sa propre mort ? La présence de Louis ? Dans chaque récit, les deux sont liés, mais un autre bouleversement plus sociétal advient. Gabrielle incarne-t-elle la conscience de son siècle ? Ou un mal plus universel ?

Prenant la forme d’un labyrinthe déployé dans trois époques, La Bête est une exploration passionnante de notre époque et des contraintes pesant sur les individus. Malgré son pessimisme et son glaçant dernier plan, le film suggère que la réunion sincère des êtres reste possible, mais dans un ailleurs, sûrement.

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