Yorgos Lanthimos, dans ce film étonnant aux allures de cabinet de curiosités, (mal)mène son héroïne, un enfant dans un corps d’adulte, dans des aventures sensuelles, spirituelles, et bien souvent cruelles. Récit initiatique baroque, Pauvres Créatures déroute par ses images crues et son propos fourre-tout. Rappelant Carax, Jeunet, comme les surréalistes du début du XXe par son image, mais aussi Barbie pour la structure de son récit, ce film, généreux en trouvailles esthétiques comme en péripéties, finit par nous perdre à force de trop vouloir en dire.

Pauvres Créatures transpose Frankenstein de Mary Shelley au féminin. Ici, le docteur fou est Godwin, surnommé peu habilement God, et apparaît lui-même rafistolé de toute part par un géniteur peu avare en expériences. Incarné par un Willem Dafoe troublant, il redonne vie à une femme qui s’est donnée la mort, en lui injectant le cerveau d’un nouveau-né. Au bout de quelques années, sa créature murit et veut découvrir le monde. Elle décide donc de suivre un libertin, Duncan, dans un tour d’Europe inattendu.

Pauvres Créatures marque d’abord par son foisonnement d’images. Le film évoque les déformations de la réalité telles qu’on peut les voir en rêve. Le contraste entre les couleurs heurte, les focales curieuses déroutent et des tableaux invraisemblables ponctuent le film en chapitres. Le noir et blanc du début, additionné aux séquences crus de chirurgie, est un hommage direct aux films surréalistes de Luis Buñuel. De plus, l’artificialité revendiquée du film, par ses effets spéciaux totalement irréalistes, rappelle Annette de Carax (2021) ou La Cité des Enfants perdus (2004) de Jeunet et Caro. On pourrait presque y reconnaître l’absurdité et l’invraisemblance des paysages générés par IA. Cette forme et ce cadrage souvent étonnant demeurent très cohérent avec l’intrigue biscornue et gothique. Cependant, et c’est là le gros point faible du film, le scénario ne convainc pas tellement.

Hasard du calendrier ou marqueur d’une époque centrée sur des questions féminines, Pauvres Créatures sort en salles quelques mois après Barbie, autre quête d’apprentissage d’une femme-enfant plongée dans un monde d’adulte. Là où Barbie proposait un récit d’émancipation finalement assez lisse, Pauvres Créatures a moins froid aux yeux. Comme la poupée dont elle mime la démarche, Emma Stone joue Bella Baxter, tour à tour une adulte au cerveau de bébé, d’enfant puis d’adolescente. Tantôt confondante, tantôt agaçante, notamment lorsqu’elle maîtrise mieux le langage, l’actrice a le mérite de donner corps à un personnage qui n’a aucune idée des normes sociales. D’abord intriguée par le monde, puis capricieuse comme un bambin, Bella découvre sa sexualité, qu’elle aura très débridée. Dans des séquences mi amusantes mi-voyeuristes, Yorgos Lanthimos cultive son goût de mettre mal à l’aise, notamment par l’accumulation de ces moments sans filtre.

Transgressif dans sa forme, Pauvres Créatures suit le schéma commun aux récits initiatiques. Après une première partie centrée sur la naissance du héros, celui-ci suit un personnage-guide dans des aventures où il tirera des apprentissages. Une fois son évolution aboutie, il peut revenir au lieu de départ et reprendre le flambeau de ses aînés. Le film ne déroge pas à la règle, bien que Yorgos Lanthimos, et on peut s’y attendre, prenne le contre-pied des conventions narratives en présentant des personnages paradoxaux, et une dernière séquence inattendue. Celle-ci intervient au retour de Bella en Angleterre. Alors que tout semblait tendre vers une fin stable, son passé ressurgit. Cette idée, qui a l’intérêt de combler notre curiosité quant à l’ancienne identité de Bella, apparaît vaine. Etant donné l’évolution du personnage, qui a comme « abouti » à sa personnalité finale après ses aventures, la fin de cette dernière intrigue est convenue et attendue, cette partie semble donc assez inutile.

D’autre part, le scénario agace par sa tendance à reproduire les mêmes séquences. Les personnages masculins s’avèrent bien souvent des hommes possesseurs et jaloux, Bella passe son temps à s’échapper. Comment interpréter ces séquences répétitives ? Veulent-elles nous suggérer une lecture du film ? A la fin de ce film foisonnant, difficile de comprendre l’enjeu de Pauvres Créatures. Est-ce un plaidoyer pour le désir ? Un récit résolument féministe ? Une ode à la création, ou bien une mise en garde contre l’imagination ? En voulant embrasser trop de thèmes, le film devient à l’image du créateur, God : raccommodé de toute part par des morceaux mal ordonnés, ce pot-pourri de références et d’idées révèle davantage des jointures mal fixées, qu’un ensemble cohérent.

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