Venu de Thaïlande, cet ovni cinématographique allie l’intime et le politique. De fait, les victimes d’un capitalisme violent refont surface, et hantent les vivants… sous forme d’appareils électroménagers. Le primo-réalisateur Ratchapoom Boonbunchachoke dépasse la simple farce burlesque pour proposer un film ample sur l’exploitation, dévoré, parfois par son ambition et sa volonté de contrôle. On lui pardonnera ses excès au vue des promesses tenues et de sa folle densité.
Dans une ville minée par les poussières industrielles, un jeune homme commande un aspirateur. Rien de plus normal jusqu’à ce que celui-ci se mette à tousser la nuit. Aussitôt appelé, le réparateur arrive et constate, nullement étonné, qu’un fantôme a pris le contrôle de l’appareil. Diagnostic courant dans cette bourgade où les ouvriers morts à l’usine reviennent hanter leur ancienne patronne. Celle-ci commence à s’y connaître en fantôme, sa belle-fille Nat revient elle aussi sous forme d’aspirateur pour tenter de sauver son amoureux, March, d’un deuil devenu pathologique.
Avec cette idée de départ loufoque à la Quentin Dupieux, Ratchapoom Boonbunchachoke aurait pu laisser son film dériver paresseusement vers la comédie absurde et la critique, facile mais efficace, d’un capitalisme meurtrier. Or, dès les premières séquences du film, un rythme lent s’impose, entraînant avec lui un humour à froid, doublé de mélancolie. Le rire se teinte sans cesse de graviter, et le film parvient à rester sur cette crête, entre absurdité du propos, et véracité des sentiments. Oui, vous ne rêvez pas, on parvient à être ému par un aspirateur.
Au-delà du constat évident que l’usine détruit les corps, le réalisateur oppose à la mort programmée par le capitalisme l’élan vital de l’amour. Les fantômes ne reviennent pas seulement pour se venger, mais d’abord pour profiter, auprès de leur moitié, de ce temps qu’on leur a refusé. Aussi, Fantôme utile lie charnellement expériences intimes et propos politiques, sans jamais dissoudre l’un dans l’autre. A l’oppression physique des corps survit la puissance du désir amoureux… du moins dans sa première partie.
Arrivé à mi-parcours, le film renouvelle son dispositif en faisant revenir, sous forme d’humaine et non plus uniquement d’aspi’, le personnage de Nat. Son expérience de fantôme lui a appris à flotter entre notre monde et l’au-delà, et donc, selon la logique un peu forcée aux triceps du film, dans les rêves, zone poreuse par excellence. Non seulement elle s’immisce dans les rêves des autres, mais elle peut les modifier. C’est là que le Fantôme devient enfin utile. Et que le film, dans cette deuxième partie d’abord un peu curieuse, trouve sa cohérence globale.
Chargée d’étouffer le désir de révolte des ouvriers, ainsi que les souvenirs inflammables de leurs disparus, Nat sert les intérêts du capital pour arriver à ses propres fins. Si cette deuxième partie manque parfois de clarté, elle enfonce le clou pour Ratchapoom Boonbunchachoke : dénoncer l’exploitation humaine. Des corps des ouvriers d’abord, épuisés par le travail et les mauvais traitements. Des corps de tout à chacun, inhalant les poussières toxiques de l’usine, car la force destructrice du capitalisme assouvit tout le monde. Et des fantômes mêmes, qui ne peuvent se contenter de revenir, mais doivent encore travailler, même trépassés.
En revenant d’abord sous forme d’aspirateurs, donc d’objets industriels produits en série pour être utilisés, les fantômes tentaient de subvertir l’ordre capitaliste. Débarrassés de leurs corps, ils détournaient des objets quotidiens de leur fonction, les rendant inutiles alors que construits pour être au service de l’homme. Dans cette réincarnation, ils se réapproprient le produit de l’usine, de leur travail, dont seule la patronne tirait alors les bénéfices. Pas avare en discours, Ratchapoom Boonbunchachoke file d’autres métaphores sur les surprenantes nouvelles enveloppes des disparus. Au début du film, une statue représentant différentes professions est déplacée. Comme si le réalisateur suggérait que l’art figeait les corps en un objet immuable mais singuliers. Par leur acte, les fantômes se libèrent de leur corps et c’est leur âme qui vient hanter des objets en série, impersonnel, produits de la technique et non de l’art.
Cette densité symbolique – ce ne sont ici que des pistes d’interprétation parmi les centaines d’autres suggérées par le film – représente aussi la limite de Fantôme utile, trop soucieux de faire boucler toutes les portes ouvertes, en cherche d’autres pour tenter d’épuiser le système délirant qu’il a créé. Le film s’étire, s’étire jusqu’à éclater en un gigantesque ballon de baudruche réjouissant, mais un peu tardif. Ratchapoom Boonbunchachoke fonce tous azimuts dans toutes les possibilités filmiques pour densifier son film : pellicule, montage expérimental, séquences oniriques… On préfèrera la première partie plus modeste, presque plus bricolée, où on devine des petites mains gérant les effets spéciaux hilarants en hors-champ, plutôt que cette grosse machine conceptuelle dont le film accouche en deuxième partie. Il n’en reste pas moins que pour un premier film, c’est culotté, original, et déjà très affirmé, aussi bien qu’esthétiquement que politiquement. Alors saluons la prise de risque et ne boudons pas notre plaisir devant ce Fantôme utile… en attendant le retour de Ratchapoom Boonbunchachocke, sous une nouvelle forme encore.
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