Après des débuts prometteurs dans le cinéma indépendant américain, la réalisatrice Chloé Zao, oscarisée pour Nomadland (2021) revient de la franchise Marvel pour signer l’adaptation d’un étrange roman de Maggie O’Farrell, fictionnalisant les blancs de la biographie mal connue de Shakespeare. En résulte un film tire-larmes recyclant montagne de clichés jusqu’à l’éboulement, et une morale étonnamment rétrograde à la gloire de la tradwife.

En 2020, Maggie O’Farrell, autrice du roman adapté par Chloé Zao, imagine que la mort du jeune Hamnet, petit garçon de Will et Agnes Shakespeare, serait la matrice de la pièce Hamlet (pourtant consacrée à la vengeance et la question de la folie, mais passons). Ce best-seller outre-Manche, recyclant la fascination européenne pour le Barde et prétextant un nouveau point de vue féministe sur les coulisses de la littérature, allait forcément finir par intéresser Hollywood. Ne manque plus qu’une cinéaste et des interprètes bankables, si possibles oscarisables, et le projet est lancé.

Racontée du point de vue d’Agnes, ce bucolique drame familial évacue rapidement la figure de Shakespeare, postulat intéressant de prime abord. Après une scène de rencontre expédiée et curieusement malaisante, Will et Agnes se marient, engendrent trois petits minots mais le conte de fée s’arrête là. Regrettant son inspiration en panne depuis la naissance des enfants (dont il ne s’occupe qu’à moitié), Will quitte la campagne anglaise avec la bénédiction de sa femme, et part pour Londres, plus propice à la carrière de dramaturge et de poète qu’on lui connaît. Au fond, Hamnet renverse la thèse féministe de Virginia Woolf dans Une chambre à soi (1929) : les femmes ont été empêchées d’écrire par manque d’un espace personnel et par dévotion (obligatoire) aux tâches ménagères. Dans Hamnet, les femmes resteront gentiment soumises à la maison pendant que monsieur va écrire, le monde est revenu dans l’ordre en 2026 !

Cette situation maritale peut convenir à certaines femmes, soit. Elle semble aussi réaliste historiquement certes. Entendons-nous, c’est bien la romantisation outrancière d’Hollywood pour la femme au foyer qui me titille un peu. Lors du dernier acte de ce film généreux en longueurs, Will triomphe au théâtre grâce à Hamlet, devant sa femme éblouie. Comme si le film accréditait bien cette vieille rengaine : derrière chaque grand homme, il y a une femme.

Il y a une femme, ou plutôt une boniche ici, de préférence. Prête à s’occuper de la marmaille et faire des tartes aux pommes pendant que l’homme écrit des chefs d’œuvres. Ce qui est plus ambigu dans ce film, c’est que Shakespeare ne devient pas un personnage repoussoir pour autant, et même, du moins pour tout spectateur désireux d’écrire ou de créer, c’est bien lui le personnage acclamé, attrayant, et auquel on peut s’identifier, et non sa femme, reléguée à la cuisine et au potager. Hamnet devient alors éminemment bancale : c’est à travers le point de vue d’une femme supposément invisibilisée qu’on doit admirer un homme qu’on a finalement toujours admiré dans notre culture occidentale.

A travers l’étrange raccourci final, le film nous apprend même que Hamlet serait une pièce cathartidique sur le deuil d’un enfant. Etonnant quand on sait que l’essentiel de l’intrigue se concentre autour d’un prince déchu, complotant contre sa famille pour récupérer son trône jusqu’à simuler la folie. Cette vision consolatrice de la pièce de Shakespeare selon Maggie O’Farrell et Chloé Zao contraste avec les travaux historiographiques menés depuis plusieurs siècles et voyant dans Hamlet une transposition de plusieurs légendes danoises et anglaises. Passons, après tout, Hamnet reste une œuvre de fiction, et le regard moderne de ses créatrices apparaît comme une hypothèse de lecture plus séduisante sur grand écran, bien que discutable, que des querelles génético-littéraires.

Si séduisante même que le film ne cesse d’hurler son désir de plaire. Entre aesthetic bucolique tout droit sorti d’un moodboard Pinterest, Jessie Buckley en héroïne gentiment sauvageonne-sorcière (pendant 2min30 de film, n’abusons pas), et Paul Mescal trimballant son capital vulnérabilité depuis Aftersun, Hamnet nous bombarde de séduction. Et nous assomme dans son dernier acte mélodramatique à foison, avec moult gros plans sur yeux larmoyants. Le point d’orgue de cette course à l’émotion et aux Oscars : la musique de Max Richter, qui n’allait quand même pas en composer une nouvelle, mais bien nous resservir On the Nature of Daylight, déjà présente dans les scènes à vocation lacrymale de Shutter Island, Premier Contact, Valse avec Bachir, The Handmaid’s Tale, The Last of Us… et désormais Hamnet.

En somme, qu’Hamnet émeuve, c’est la moindre des choses, et la plupart des spectateurs sortiront les mouchoirs. Votre humble serviteur au cœur de pierre aurait aimé être de la partie, mais entre ce bon Will qui récite les répliques cultes de ses pièces dans les moments de doute surdramatisés, les ellipses de dix ans où les personnages gardent les mêmes vêtements, et cette étrange réhabilitation de la tradwife sur l’autel des œuvres littéraires, je n’y ai pas trouvé mon compte hélas.

Photo: Focus Features

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