Boussole, c’est tout l’inverse du précédent Goncourt que j’ai lu, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois : ardu, et quelque peu assommant. D’une densité effrayante mais fascinante, ce livre nous perd, mais c’est là son intérêt. Car Mathias Enard nous plonge dans les liens confus entre Orient et Occident, et plutôt qu’un exposé sagement établi, il préfère illustrer le rêve d’ailleurs en nous immergeant dans un long songe entre les temps et les continents.
Lors d’une énième nuit d’insomnie que notre narrateur, Franz, attribue à sa maladie méconnue, il court après les souvenirs de Sarah, une brillante chercheuse en lettres, de surcroît globe-trotteuse. Lui est un musicologue allemand moins intrépide, mais tout aussi passionné par l’Orient. Sa mémoire vacillante nous emmène en Syrie, en Iran, mais aussi dans des comptes-rendus de lecture, des lettres passionnées, et des anecdotes historiques et littéraires, sans oublier l’actualité tragique en 2015, du terrorisme au Moyen-Orient.
Boussole ressemble donc à une thèse romancée, qui ne cache pas son goût pour l’érudition. Si Mathias Enard a la gentillesse d’expliquer la plupart des références employées, leur trop grande nombre ne facilite pas la lecture, déjà complexe à cause de la forme même du livre.
Evoluant entre souvenirs et fantasmes, Boussole a l’allure d’une rêverie, ou d’une confession sous opium. Le rythme des phrases, fort longues, de Mathias Enard produit un effet hypnotique, et, à condition de s’accrocher, on peut se laisser porter par cette lecture qui ouvre des mondes. Dans un effet boule de neige qu’affectionne la mémoire (d’autant plus celle des érudits), un souvenir en rappelle un autre, qui en sollicite une troisième, avant qu’on ne revienne à l’histoire principale.
En résumé, ce livre-somme ne sera apprécié que par des lecteurs motivés, et chevronnés, car il s’agit probablement d’un des Goncourt les moins accessibles de ce quart de siècle. Parfois, cela fait aussi du bien de lutter contre un texte, de buter, de s’efforcer, de suer un peu, comme devant certaines œuvres classiques. La littérature divertit, évade, et aussi, muscle un peu nos petites méninges. Les miennes se reposeront-elles à la lecture du prix Goncourt suivant, Trois jours avec ma mère de François Weyergans ? Suite au prochain épisode.






















