Le dernier film de Wes Anderson illustre le paradoxe de ce cinéaste dont la créativité repose souvent sur la redite. Alors que le dispositif déployé dans Asteroid City pouvait susciter l’étonnement, le film alterne facilités esthétiques et incongruités scénaristiques, jusqu’à l’écœurement. Prometteur sur la papier et dans sa première partie, Asteroid City se révèle être une déception, et témoigne d’une possible paresse d’un réalisateur pourtant habile et inventif. Cependant, Wes Anderson semble y critiquer lui-même l’artificialité et la vacuité de son film.

En juin, les jeunes utilisateurs des réseaux sociaux s’amusent à reproduire le style de Wes Anderson, en particulier son goût pour les couleurs vives et la géométrie. Le réalisateur, agacé par ces pâles copies réductrices, a avoué ne pas les regarder. Pourtant, même son dernier film ressemble à ces parodies.

Asteroid City avait de quoi surprendre. Une famille loufoque, menée par Augie (Jason Schwartzman) et son fils Woodrow (Jake Ryan), doit passer quelques jours dans une petite ville perdue dont le principal fait d’armes est d’accueillir une météorite et un campus scientifique. Auggie sympathise avec une actrice (Scarlett Johansson), et se dispute avec son beau-père (Tom Hanks). Le séjour est aussi marqué par quelques jours de cérémonie pour l’attribution de prix à de jeunes chercheurs, ainsi que par la venue d’un extra-terrestre.

L’idée très pertinente pour les fans de films méta de mon genre, est de désigner d’emblée cette histoire comme étant fausse. En effet, le film s’ouvre par l’annonce d’un présentateur (Bryan Cranston) venu désigner l’auteur de la pièce que nous allons voir (Edward Norton). Le renversement ingénieux que propose Wes Anderson est de filmer la « réalité » et la conception du récit dans un dispositif théâtral, Edward Norton n’apparaît d’abord que sur scène ; et la pièce racontée comme un film. Une seconde inversion aura lieu plus tard, puisque la mise en scène de la pièce est aussi représentée. Ces trois strates, différenciés par le cadrage et par l’utilisation du noir et blanc et de la couleur, s’entremêlent jusqu’à la frénésie, et peuvent potentiellement perdre le spectateur. Des jeux entre les différents espaces ponctuent le film, à l’instar d’une séquence où Augie quitte le décor d’Asteroid City pour rencontrer en coulisses l’actrice qui devait incarner son épouse (Margot Robbie).

Au-delà de son inventivité formelle, ce pêle-mêle d’idées semble d’abord un prétexte pour réunir quantités d’acteurs célèbres. Il est certes plaisant de retrouver les excellents Jeffrey Wright, Edward Norton et Matt Dillon, mais impossible de nier sa lassitude devant des micros-scènes brouillonnes permettant à Wes Anderson d’intégrer de manière poussive Willem Dafoe, Tilda Swinton, Tom Hanks, Jeff Goldblum, Steve Carrell (pourtant prometteur !), Liev Schreber, Adrien Brody etc. Si l’on s’arrête quelques instants sur le casting, un autre défaut notable apparaît : le manque d’intérêt pour le personnage principal, incarné par Jason Schwartzman, transparent. Le père de famille, pince-sans-rire à l’excès, demeure peu enthousiasmant à suivre. Si le manque d’expressivité des personnages est une des marques de fabrique de Wes Anderson, force est de constater qu’avec plus d’une trentaine de personnages froids et vides, la formule finit par agacer.

Dès ce passage en revue des personnages, on aperçoit aisément un des principales défauts d’Asteroid City : l’absence de renouvellement de la part de Wes Anderson. Esthétiquement, ce film n’apporte pas de nouvelles trouvailles ou n’approfondit pas le style singulier du réalisateur. Rien de nouveau sous le soleil du côté de la forme.

Le film, transformé en suite de prétextes pour accumuler le plus de guests, péche aussi par son absence de fil conducteur. Certes, les films de Wes Anderson ont habitué le public à des suites de péripéties et à une intrigue construite en dédales plus qu’en chemin clair, mais ici, nul mystère, nulle magie. La première partie du film crée une atmosphère chaleureuse avec ces plans très sombres accompagnés par Bryan Cranston, transformé en conteur, et cette réjouissante traversée vers l’Ouest. Mais très vite, dès lors que la machine se met en route, Asteroid City se déroule plus qu’il ne se raconte.

Un élément formel de la version VOSTF frappe quand on est spectateur français, à savoir l’utilisation constante de parenthèses dans les dialogues. Déjà débitées à un rythme effréné, les répliques, de même que l’intrigue, se perdent dans des méandres confus. Le film de Wes Anderson peut être symbolisé par cette parenthèse, les anecdotes prennent le pas sur le tout, et le système finit par s’essouffler à cause de ces excroissances trop nombreuses.

Pourtant, Wes Anderson semble montrer non sans ironie qu’il a pleinement conscience de la vacuité de ce film, puisque le dispositif méta insiste sur l’artificialité de l’histoire et la simplicité des personnages, qui, du fait de leur nature théâtrale, sont réduits à des fonctions. Le film assume alors pleinement l’absence de sens que peut avoir tout histoire, et même la vie. Cette morale un peu expéditive aura donc eu besoin d’un dispositif complexe, génial mais mal employé, au sein d’un film qui dit lui-même n’être pas nécessaire.

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